[TRAD] Les ruines du château de Gelston

Duncan, l’auteur du blog Ruination-Scotland, parcourt l’Écosse pour visiter des châteaux en ruines et les photographier. Ses photos nous permettent de voyager avec lui et de découvrir l’histoire de ces édifices hors du temps. J’ai choisi de traduire l’article du château de Gelston, et je remercie encore une fois Duncan qui m’a autorisée à utiliser ses photos sur mon blog. Je ne peux que vous recommander d’aller y faire un tour si le sujet vous intéresse, car c’est une petite mine d’or pour tous les amoureux des châteaux !


Les ruines du château de Gelston

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L’allée poussiéreuse était parsemée d’azalées. Leurs pétales froissés commençaient tout juste à se déployer en vives gerbes de violet et camouflaient les amas de feuilles cireuses. On rencontrait si souvent ces fleurs exotiques à l’approche d’une grande résidence que j’ai fini par les considérer comme un signe avant-coureur de splendeur. Au loin, je discernai un autre indice signalant la présence de la ruine que j’étais venu visiter : une haute tour hexagonale qui surplombait fièrement plusieurs dépendances plus basses. Ses différents niveaux évoquaient ceux d’un gâteau de mariage en grès, et en me rapprochant, je découvris à sa base une arche qui menait à une cour arrière. Le déclin n’avait pas posé ses mains sur ces bâtiments. Pour être en si bon état, cela ne pouvait être que la partie réservée aux locations de vacances, et le contraste avec la bâtisse que je pouvais maintenant voir nichée parmi les arbres fut frappant. À deux pas de cette écurie qui s’était offert une seconde jeunesse se trouvait le château de Gelston, qui fut autrefois l’attraction principale du domaine alentour.

Je m’approchai du château pour découvrir petit à petit sa façade, camouflée par des feuilles que l’air chaud de l’été ne remuait pas. On compare souvent Gelston à un jouet pour enfant, ce qui me sembla particulièrement approprié à voir la longueur de sa devanture. C’est vraiment l’idée exacte que l’on se fait d’un château, parfaitement conçu et autonome. Il ne s’étend pas en largeur, mais plutôt en hauteur, toutes les chambres se trouvant dans un bloc rectangulaire unique de trois ou quatre étages. L’échelle contribue elle aussi à cette apparence de maison de poupée, avec ses bordures crénelées qui englobent une demeure essentiellement modeste.

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Si Gelston est strictement symétrique, il n’en possède pas moins toutes les caractéristiques qui s’appliquent à un véritable château, même si ce n’est que par souci d’esthétique. Les remparts à corbeaux et les meurtrières abondent, tandis que de fines tours d’angle entourent les quatre coins du bâtiment. Elles sont elles-mêmes surmontées par des tourelles miniatures. Malgré le lichen éparpillé sur la surface presque parfaite du grès rouge, on se croirait face à un château tout récent. On pourrait même penser que sa construction résulte d’une folie architecturale tant il paraît pittoresque dans son état de délabrement. La façade avant présente une avancée en forme de large tour carrée dotée d’une grande arche pour faire écho à la forme des fenêtres du premier étage. C’est ici que se trouvaient les chambres principales, et je pus distinguer l’escarpement où se tenait autrefois un perron qui remontait jusqu’à la grande entrée. Je fus étonné de voir les deux portes en bois principales toujours à leur place, entrouvertes et captivantes.

Tous ces traits élégants s’ajoutent les uns aux autres pour conférer à Gelston le titre de « château de style géorgien le plus ambitieux de Galloway » dans The Buildings of Scotland (Les édifices d’Écosse). On attribue leur création à l’architecte Richard Crichton, élève de Robert Adam dont le style de château a largement influencé la conception de Gelston. La maison fut construite pour Sir William Douglas, un célibataire issu d’une famille inconnue qui amassa une fortune à la fin du 18e siècle. Il débuta dans la vie en tant que marchand ambulant, puis il voyagea en Amérique avec ses quatre frères avant de revenir en Écosse avec énormément d’argent. En 1789, il avait déjà acheté de vastes terres à Galloway, y compris le petit village de Causewayend sur la côte de Carlingwark Loch. C’est là que Douglas installa différentes industries, transformant le village en une ville qu’il fonda en 1792 et qu’il baptisa avec peu de modestie Castle Douglas. Il fut nommé Baronnet en 1796 et acquit les terres de Gelston en 1799. Son évolution de l’obscurité vers la richesse fut rapide, et Sir William décida de se faire bâtir une maison en adéquation avec son nouveau statut. Cette maison fut le château Gelston, et sa construction s’acheva en 1805.

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Je me trouvais maintenant à quatre pattes pour me faufiler à travers les broussailles en direction de l’enceinte du château qui scintillait derrière les feuilles. La brume humide avait fait cesser le bourdonnement des insectes, et l’atmosphère était écrasante si près du sol. J’atteignis la large base d’une tour d’angle faite de pierres bien fraîches. Je continuai ma route en longeant le mur Est. Après avoir tourné au coin d’une autre tour, je me retrouvai à l’arrière du château, et je me glissai à l’intérieur par une fenêtre basse pour profiter de l’ombre des feuilles qui peuplent l’intérieur de Gelston.

Les entrailles abîmées de ce château sont à l’opposé de son extérieur à l’apparence robuste, un peu comme si l’intérieur s’était effondré pour se détacher de la façade. Ni la toiture ni les sols n’ont survécu, et les murs qui sont encore debout sont retournés à l’état de pierre brute, sauf une grande alcôve arrondie qui a conservé ses lattes et son plâtre. Après un moment passé à m’imprégner de mon environnement, je partis à l’aventure dans une embrasure du mur le plus proche de moi. Je fus accueilli par une nuée de mouches silencieuses, mais une fois dispersées, je ne pus qu’admirer la vue qui s’offrait à moi. Une immense spirale se déployait en hauteur, illuminée par la lumière rougeoyante qui perçait par les meurtrières. Elle grimpait jusqu’au sommet de l’une des tours d’angle, gagnant alors une zone d’obscurité indiscernable. Je la contemplai, émerveillé et hypnotisé.

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Mon périple à travers les ruines de Gelston est plus ou moins impossible à reproduire à l’identique. Le sol était une mer de gravats, tombés et amassés en tas qui rendaient la navigation difficile et m’empêchaient d’accéder aux confins du château. Je me frayai donc un chemin tant bien que mal au milieu des ruines, en revenant fréquemment sur mes pas, car je ne pouvais plus avancer. Il devint vite impossible de distinguer les murs effrités les uns des autres. De grandes étendues de la bâtisse s’avéraient davantage envahies par la flore que par la pierre, et de ce fait, le château ressemblait plutôt à un vaste jardin clos accueillant une jungle de fougères.

Je finis par me trouver au sommet d’une pile de pierres pour regarder par l’embrasure d’une porte bloquée par des débris jusqu’à la hauteur de ma tête. Je pus seulement apercevoir la courbe des marches d’un escalier en pierre, dissimulé derrière un rideau de feuilles à moitié transparentes à cause de la lumière du soleil. Bizarrement, observer un escalier morcelé m’a toujours procuré une grande émotion. C’est souvent le dernier vestige d’un intérieur en ruine, et je me mis en tête de trouver celui que j’avais pu apercevoir. Après avoir suivi un chemin difficile, je découvris deux poutres cantilévers dont le long voyage aérien se terminait par des bords en dents de scie.

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Depuis la cage d’escalier, je rejoignis le hall d’entrée, et mon regard s’attarda entre les deux grandes portes que j’avais vues de l’extérieur. Ici, encore plus de végétation luttait pour s’infiltrer. Les défenses du château contre les assauts de la nature avaient cédé depuis bien longtemps. Une douce lueur filtrait par les trois arches de l’entrée et donnait une nouvelle apparence à l’endroit. C’était le seul véritable indicateur de ce qu’avait pu être le château lorsqu’il était encore habité, et j’imaginais facilement les chambres splendides que l’on pouvait gagner en passant par ce vestibule à l’époque.

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Quelques minutes plus tard, je dévalai une pente en terre qui menait en dessous du hall d’entrée. L’ombre fraîche d’en haut devenait plus froide au fur et à mesure que je descendais dans l’obscurité du rez-de-chaussée. Les contours d’anciens coffres à bagages se dessinaient grâce à la lumière vive qui provenait d’une porte secondaire. Celle-ci offrait un accès direct aux chambres de bonnes quand le château était encore habité. Je me dirigeai vers cette ouverture aveuglante par un tunnel de briques, et le retour à la chaleur du monde extérieur me fit cliquer des yeux.

Sir William Douglas n’eut que quelques années pour profiter de ce manoir dont il état le maître, et il mourut sans avoir de descendance en 1809. Ses propriétés furent divisées entre ses différents neveux et nièces, et la plus jeune fille de son frère James, Mathilda Douglas, hérita de Gelston. En 1813, Mathilda épousa William Maitland, et leur famille continua de diriger le domaine pendant la majeure partie du 19e siècle. Puis Gelston devint la propriété des Galliers-Pratts qui conservèrent le château pour la chasse au faisan, avant d’être réquisitionnées durant la Seconde Guerre mondiale. Pendant cette période, ce fut le domicile de garçons handicapés évacués de Glasgow, qui souffrirent ensuite d’un sort commun après la guerre : celui de ne plus avoir de foyer.

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J’avais visité l’arrière du château, j’inspectai alors maintenant sa façade Nord qui était entourée de souches d’arbres récemment tombés, semblables à des pierres tombales dans un cimetière de hautes herbes et de fleurs roses. La destruction du toit dans les années 1950 avait eu aussi peu d’effet sur cette façade que sur celle de devant. La majorité de la maçonnerie est à sa place, mis à part de nombreux corbeaux et créneaux qui ont glissé de leurs niches au sommet des tourelles en laissant des trous comme dans une bouche édentée. Le jardin à l’avant était plus désordonné qu’au sud, car sa conception fut traitée plus sobrement. Il est dominé par une tour centrale en forme de demi-octogone qui rappelle la tour de l’étable que j’avais repérée un peu plus tôt. Chacun des angles est surmonté d’une toute petite tourelle, et sur chaque côté de la façade deux légers arcs se dessinent, ancrés par les tours extérieures.

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Cet aspect de Gelston inspira même les Américains, et l’une des nièces de Sir William, Harriet Douglas, alla jusqu’à calquer ces deux arcs. Harriet serait tombée amoureuse de la demeure de son oncle lorsqu’elle lui rendit visite des États-Unis dans sa jeunesse. Elle réalisa son rêve de la dupliquer une vingtaine d’années plus tard en faisant construire son propre château de Gelston dans l’État de New York, qui est maintenant lui aussi en ruines.

Alors que je me préparais à quitter Gelston, je jetai un dernier coup d’oeil sur son allure pittoresque. Les hautes fenêtres laissaient échapper leur contenu verdoyant par petites portions, amenant à penser qu’un jour le château finirait par disparaitre derrière un voile de feuillage. Je regardai derrière moi une dernière fois avant de reprendre le sentier qui m’avait mené au château. Je pouvais encore voir la tour Ouest dépasser des épais buissons, sa couronne fragmentée comparable à un vase décoratif démesuré et embellie par un arbre en jaillissant.

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